Laetitia-Seignolle

« Être digital nomad, c’est créer son propre incubateur »

par | 4 juillet 2020

La transformation digitale chamboule de plus en plus les systèmes traditionnels d’organisation en entreprise. La relation au travail et les besoins des collaborateurs évoluent, laissant émerger de nouvelles tendances, telles que le nomadisme digital. Ce mode de travail, qui allie mobilité et télétravail, va de pair avec la recherche croissante de liberté dans la vie professionnelle. 

 

Apparue en France en 2010, cette tendance a le vent en poupe aujourd’hui, si bien qu’il est devenu essentiel de s’y intéresser pour en comprendre les enjeux RH, à la fois pour les salariés, les travailleurs indépendants et les employeurs.

 

Ce nouvel usage est-il vraiment bénéfique pour l’entreprise ? Les controverses qui l’entourent sont-elles fondées ? Ou peut-il se cacher ici l’opportunité de revoir certains modèles d’organisation basés sur le présentéisme, d’augmenter la productivité des collaborateurs et de répondre à leurs besoins en termes de mobilité et de qualité de vie au travail ? 

 

Pour en savoir plus sur la réalité de ce mode de vie, loin des clichés et de l’image qu’en renvoient les réseaux sociaux, nous sommes allés à la rencontre de Laëtitia, aujourd’hui digital nomad en freelance, après avoir travaillé plusieurs années comme salariée en France. 

Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ? Comment êtes-vous devenue digital nomad ?

Après un master en ressources humaines, j’ai travaillé en tant que consultante pour un cabinet de conseil en management à Paris. Je concevais principalement des parcours de formation sur-mesure pour nos clients.

Après plus de deux ans, j’en ai eu assez de la vie parisienne, et j’ai décidé de partir en PVT (Programme Vacances Travail) en Australie, mon premier grand voyage en solo. C’est là que mon ancien employeur m’a proposé de réaliser des missions à distance, et que j’ai démarré mon activité en tant que freelance.

À ce moment-là, je ne connaissais pas du tout le principe du nomadisme digital. Je ne sais même pas si le terme existait à l’époque… J’étais simplement à la recherche de plus de liberté dans mon travail. 

J’ai donc télé-travaillé depuis l’Australie et la Nouvelle-Zélande pendant deux ans, avant de rentrer en France, à Lyon, pour y mener une vie considérée comme plus « normale ». J’ai finalement rejoint une nouvelle agence de formation en tant que salariée durant trois ans… mais l’appel de la liberté a été à nouveau plus fort, et j’ai donc décidé de repartir à l’étranger. Je voyage ainsi depuis près de 9 mois (en Croatie, Afrique du Sud et Thaïlande notamment).

Le salariat se prêtant assez mal au nomadisme sur le plan juridique, j’ai donc repris mon activité en tant que freelance et je suis maintenant experte en blended learning. Concrètement, soit je conçois moi-même des parcours de montée en compétences très divers, soit j’accompagne à distance les concepteurs pédagogiques.

Avez-vous rencontré des difficultés pour retrouver un emploi en France ? Comment votre expérience en tant que digital nomad a-t-elle été perçue par les employeurs ? 

À mon retour en France, j’ai retrouvé un emploi très rapidement, et je n’ai postulé qu’à une seule offre. Mon métier n’est pas très commun ni à distance, ni en freelance. Le fait d’avoir réussi à garder mes clients pendant trois ans dans ce secteur a prouvé au recruteur que je savais travailler en équipe malgré la distance, gérer mon agenda, les deadlines…et délivrer de la qualité. Cela a été perçu comme un vrai gage d’indépendance, une preuve d’autonomie, de discipline et d’exigence.

On entend beaucoup parler des bienfaits du nomadisme digital pour le travailleur indépendant, ou le salarié, mais qu’en est-il pour l’employeur ? Y a-t-il des contraintes pour l’entreprise (distance géographique, décalage horaire…) ?

En ce qui concerne le décalage horaire, cela s’est plutôt avéré avantageux pour mes clients. Depuis l’Australie par exemple, j’envoyais mon travail en fin de journée, l’équipe me faisait parvenir ses retours quand c’était la nuit pour moi, et je pouvais appliquer les modifications le lendemain pour qu’ils se réveillent avec la version finalisée. C’était beaucoup plus pratique que d’être sur le même fuseau horaire, et cela n’a pas demandé d’organisation ou d’ajustement particuliers. 

En travaillant à distance cependant, il faut être bien conscient que les échanges informels n’existent plus, la perception des signaux faibles, des bruits de couloir non plus… Les réunions doivent donc être particulièrement efficaces pour compenser : on planifie ce qui est à l’ordre du jour et on anticipe ses questions, car on sait qu’il s’écoulera peut-être une semaine de plus avant de s’entretenir à nouveau.

« Être digital nomad renforce énormément ma loyauté et mon engagement envers mes clients. »

Je ne suis pas d’une génération où le nomadisme digital est considéré comme quelque chose de “normal”. Je ne le prends donc vraiment pas pour acquis, et cela reste vraiment un privilège avant tout. Par conséquent, j’ai toujours considéré qu’à partir du moment où un client ou un employeur permet à son prestataire ou salarié de travailler d’où il le souhaite, avec une grande liberté horaire, c’est qu’il lui accorde une belle confiance. Cela renforce énormément ma loyauté et mon engagement, et ça me donne envie de continuer à travailler avec cette personne et de m’investir trois fois plus en retour.  

Le nomadisme digital est souvent rattaché à une vie de rêve, loin de tout cadre de travail, que pensez-vous de cette vision, est-elle fondée ?

Je pense que l’on choisit cette vie pour une raison… Mais je pense aussi que cette vision est très liée aux réseaux sociaux. Finalement, que voit-on du digital nomad ? Les photos d’excursion le week-end, les paysages de rêves… La semaine passée dans un espace de coworking à travailler fait aussi partie de la réalité, mais cela est bien moins mis en avant. 

Beaucoup d’idées reçues sur le nomadisme digital viennent aussi probablement du principe même du télétravail, et du fait de ne pas avoir de présence physique dans l’entreprise. Si les employeurs ou les clients ont des doutes sur le travail accompli, qu’ils se rassurent en mettant simplement en place des systèmes de contrôle de qualité, de délais… ou bien encore certaines normes de fonctionnement à respecter, si le digital nomad ne le fait pas de lui-même. Et qu’ils gardent en tête que le présentéisme n’a jamais rien prouvé…

Je pense aussi qu’il est essentiel en tant que digital nomad de développer la confiance de son client. C’est quelque chose de majeur, qui va permettre d’instaurer une relation durable et fiable, et c’est comme ça qu’on va développer l’envie de continuer à collaborer. Cette confiance passe par une transparence totale avant tout, et par une vraie posture de conseil, quitte à sortir parfois du cadre de la mission si nécessaire. 

Avez-vous le sentiment d’avoir développé des compétences particulières au travers de cette expérience ?

Cela m’a avant tout apporté beaucoup d’échanges humains. En tant que digital nomad, on rencontre en permanence des profils différents, de tous les horizons, avec des qualités professionnelles et humaines très riches et variées. On développe aussi son ouverture d’esprit en se confrontant tous les jours aux différences interculturelles. Les histoires des uns et des autres sont aussi très inspirantes, et permettent de se rendre compte que tout est vraiment possible avec du cœur à l’ouvrage.

En termes de soft skills, j’ai acquis une grande capacité d’organisation, et beaucoup d’autonomie, parce qu’il est impossible de frapper à la porte de son collègue à la moindre question quand on est loin et sur un fuseau horaire différent. Il faut donc faire preuve de créativité, anticiper les questions de ses clients, les rassurer avant même qu’ils ne s’inquiètent, prioriser… oui, on apprend vite à focaliser sur ce qui compte vraiment.

L’une des spécificités du nomadisme digital, c’est aussi que l’on perd constamment ses repères. Et finalement, on se rend vite compte que le meilleur repère et le meilleur soutien qu’on puisse avoir, c’est soi-même. On apprend à se faire confiance, en dehors de sa zone de confort, et à s’adapter. 

Selon vous, l’évolution professionnelle est-elle possible en tant que digital nomad ?

Selon moi, on peut énormément évoluer en tant que digital nomad, mais ce n’est peut-être pas une évolution telle que la société l’entend. Je ne vais jamais gravir les échelons tel qu’un salarié le ferait. Mais d’un autre côté, j’ai plus de flexibilité pour me consacrer à mes projets, et je me forme à foison sur tous les sujets qui m’intéressent. Mon évolution professionnelle, je l’entends beaucoup par le fait de me donner la possibilité d’exercer demain une activité totalement différente si je le souhaite. Être digital nomad permet vraiment d’inventer son propre chemin. 

Je rencontre tous les jours des entrepreneurs ou même intrapreneurs qui créent un peu plus de nouveaux projets, de start-ups innovantes, qui vivent de leur passion… Ce sont des rencontres extrêmement enrichissantes et formatrices. Finalement, je pense qu’un digital nomad a la chance de pouvoir se créer son propre incubateur : il peut facilement s’entourer de nouvelles personnes inspirantes, les questionner, leur proposer des échanges de services, voir comment il est possible d’apprendre les uns des autres, de s’entraider…Cela permet de tisser de vraies relations et de créer des opportunités professionnelles uniques.

Aujourd’hui, sans être dans une course à la destination, j’ai vraiment envie de m’immerger encore davantage dans ce mode de vie, au travers duquel j’apprends aussi à me connaître. Je me suis d’ailleurs découvert de vraies passions qui devraient se transformer très vite en nouvelles entreprises.

Soraya Ben Aziza

Soraya Ben Aziza

Rédactrice web

Journaliste de formation et rédactrice d’articles optimisés, pour médias et blogs d’entreprises.

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